Je bouquine

« Né d’aucune femme » de Franck Bouysse

couv6614196.png« Mon père, on va bientôt vous demander de bénir le corps d’une femme à l’asile ». – Et alors, qu’y-a-t-il d’extraordinaire à cela ? Demandais-je. – Sous sa robe, c’est là que je les ai cachés. – De quoi parlez-vous ? – Les cahiers… Ceux de Rose. Ainsi sortent de l’ombre les cahiers de Rose, ceux dans lesquelles elle a raconté son histoire, cherchant à briser le secret dont on voulait couvrir son destin.

Voilà une lecture pour laquelle j’ai pas mal procrastiné avant de me lancer… ma libraire m’avait décrit un récit poignant et en effet… c’est un roman qui ne laisse clairement pas insensible. Une fois plongé dans cette lecture, il est très difficile de lâcher ce bouquin tout en appréhendant et redoutant ce qui nous attend ou plus exactement ce qui attend Rose, la narratrice principale, dont on suit ici le destin tragique dans la campagne française du fin XIXème / début XXème (selon moi car date non précisée par l’auteur).

Âgée de 14 ans, Rose est l’aînée d’une fratrie de 4 filles, issue d’une famille pauvre de paysans. Vendue par son père à un riche notable de la région comme bonne à tout faire, sa situation va très vite se dégrader chez son « maître » dans une ambiance tout d’abord très malsaine puis vers une progressive mais inexorable dégringolade faite de violences et de brutalités physiques et mentales.

Ce roman choral et polyphonique croise le témoignage de Rose, à travers son journal intime, et le point de vue d’autres personnages apportant une certaine dynamique au récit et d’autres éclairages sur les évènements. La plume est très vivante, fine et travaillée. On croirait lire un classique ou un roman social à la Zola. L’auteur aborde en effet plusieurs problématiques intéressantes : la condition des femmes pauvres dans les campagnes françaises de l’époque où leur vie et leur corps pouvaient n’avoir que peu de valeur, les rapports encore très codifiés entre les classes sociales… Même si ce récit est criant d’injustice, on ne tombe pas pour autant dans une forme d’accablement ou de misérabilisme. Rose est victime mais fait preuve d’une grande force, de beaucoup de résilience et d’intelligence. J’ai passionnément aimé ce personnage. Seul bémol que je relèverais serait peut être l’incohérence entre la qualité, la richesse de l’écriture et le niveau de vocabulaire de Rose et son origine sociale (milieu pauvre, pas de scolarité) décrite dans le roman. Mais je chipote un peu 😉

C’est donc un roman très sombre sur la cruauté humaine mais tout à la fois d’une grande beauté dans l’écriture. Bref, c’est une belle grosse claque dans ma trombine, j’ai vraiiiiiment adoré +++

Je bouquine

« No et moi » de Delphine de Vigan

couv14255498« Lou Bertignac a 13 ans, un QI de 160 et des questions plein la tête. Les yeux grand ouverts, elle observe les gens, collectionne les mots, se livre à des expériences domestiques et dévore les encyclopédies. Enfant unique d’une famille en déséquilibre, entre une mère brisée et un père champion de la bonne humeur feinte, dans l’obscurité d’un appartement dont les rideaux restent tirés, Lou invente des théories pour apprivoiser le monde. A la gare d’Austerlitz, elle rencontre No, une jeune fille SDF à peine plus âgée qu’elle. No, son visage fatigué, ses vêtements sales, son silence. No, privée d’amour, rebelle, sauvage. No dont l’errance et la solitude questionnent le monde. »

J’ai découvert Delphine de Vigan avec son roman « D’après une histoire vraie » que j’avais adoré/dévoré et qui avait le très grand mérite d’aborder la délicate question de la maladie mentale et de la maternité. Bref, je ne pouvais pas passer à côté de ce roman-ci dont on a beaucoup entendu parlé lors de son adaptation cinématographique.

J’ai encore une fois adoooooré ma lecture. Delphine de Vigan met ici le doigt sur une question humaine et humaniste tellemeeeeeenent importante : notre confrontation ou déni devant la détresse d’autrui à travers le regard si singulier de Lou, adolescente surdouée à la vie (familiale, scolaire et amicale) pas toujours simple.

Sa rencontre avec No, jeune SDF croisée au hasard dans une gare parisienne, va changer le cours de sa vie de mille manières. Car, à travers cette rencontre, c’est tout ce que la rue fait, détruit, représente pour ces grands oubliés qui transparait. Une vie quotidienne de galère totale pour tout : dormir, manger, se laver, passer le temps, mettre ses affaires à l’abri, construire des relations durables, se « réadapter » ou se « réinsérer » à une vie « normale », se soigner, trouver du travail… Un constat devant lequel Lou ne va pas pouvoir rester sans rien faire et c’est là toute l’importance du bouquin : elle décide de ne pas accepter et va tout tenter pour aider No. La figure de celle-ci humanise également cette figure du SDF qu’on ne voit pas/plus, le roman remet l’individu au centre. L’amitié qui va se créer entre Lou et No n’en est que plus importante même si on ressent la fragilité de ce lien car la vie n’est pas simple et se reconstruire est un long chemin.

Bref, plus je découvre la plume de cette autrice et plus je l’apprécie et en goute toute la justesse. Ce roman est superbe !!!

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« La servante écarlate » de Margaret Atwood

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« Dans un futur peut-être proche, dans des lieux qui semblent familiers, l’Ordre a été restauré. L’Etat, avec le soutien de sa milice d’Anges noirs, applique à la lettre les préceptes d’un Evangile revisité. Dans cette société régie par l’oppression, sous couvert de protéger les femmes, la maternité est réservée à la caste des Servantes, tout de rouge vêtues. L’une d’elle raconte son quotidien de douleur, d’angoisse et de soumission. Son seul refuge, ce sont les souvenirs d’une vie révolue, d’un temps où elle était libre, où elle avait encore un nom. »

Comment passer à côté de ce roman ?! On le voit partout depuis le carton incontesté de la série télé… que je n’ai pas encore vu #team « je lis le livre avant » 😉 … Bref, ce roman ne détrompe pas sa réputation de dystopie glaçante et mérite très clairement son succès. Imaginez une société moderne, pas si éloignée de nous, où la fertilité a complètement chuté du fait de la pollution et autres joyeusetés… beaucoup de grossesses ne sont pas menées à terme, les nouveaux nés meurent prématurément… Ce à quoi répond une montée progressive de l’extrémisme religieux qui va finir par prendre le pouvoir et insidieusement détruire peu à peu les droits et libertés individuelles notamment et surtout des femmes. On découvre ici une sorte de dictature religieuse, un régime totalitaire de la pensée où toute la société est stratifiée, organisée selon un ordre bien établi et où chacun a sa place : les Commandants, les Epouses, les Yeux, les Tantes, les Martha… et les Servantes… des femmes fertiles devenues propriété du « régime » qui les met à disposition de couple de la caste des élites (un Commandant et son Epouse) en manque d’enfant… Le roman en lui même est le récit de Defred, Servante, qui décrit par le menu son quotidien, ses questionnements, ses espoirs, sa détresse… ce qu’elle fait pour survivre et s’adapter dans une certaine mesure à sa vie d’esclave.

La lecture de ce roman n’est clairement pas une sinécure mais propose une réflexion riche sur notre société, la chosification grandissante du corps et notamment celui de la femme, la féminité, les droits et libertés de la femme qui ne sont JAMAIS des acquis !!! Bref, je recommande vivement ce roman et vais m’empresser de découvrir son adaptation 🙂

cli7b

 

Livre – 11/12

Je bouquine

« Histoire de la violence » d’Edouard Louis

couv69830072« J’ai rencontré Reda un soir de Noël. Je rentrais chez moi après un repas avec des amis, vers quatre heures du matin. Il m’a abordé dans la rue et j’ai fini par lui proposer de monter. Nous avons passé le reste de la nuit ensemble, on discutait, on riait. Vers six heures du matin, il a sorti un revolver et il a dit qu’il allait me tuer. Le lendemain, les démarches médicales et judiciaires ont commencé. »

J’ai découvert Edouard Louis sur le plateau de la Grande Librairie lors de la parution de son 1er roman et le moins qu’on puisse dire c’est que ce jeune blondinet ne laisse pas indifférent. Son attitude, son vocabulaire, son parcours, le ton de sa voix… et évidement les romans qu’il écrit…

Encore une fois, l’auteur ne nous fait pas de cadeau avec ce second roman et ne nous épargne rien. Il décrit par le menu sa rencontre avec Reda, amant d’une nuit puis voleur, agresseur, violeur… et les jours et semaines qui s’ensuivent. Il revient avec beaucoup de finesse sur le moment de basculement où les choses ont totalement dérapé. Edouard Louis décrypte, dissèque tout, revient sur chaque instant de cette nuit terrible, tente de comprendre… pour parvenir à une forme de résilience certainement. Il partage la narration avec « sa sœur » (imaginaire ou non) à qui il prête une autre lecture des évènements, un regard plus critique, sorte de miroir de sa naïveté, de son inclinaison à justifier et excuser la violence… Un miroir également de ce qu’il est devenu, originaire d’une famille de prolos, rejeté pour son homosexualité par ses pairs, qui s’est émancipé de ses origines par les études et l’écriture. De son ambivalence et de cette forme de schizophrénie entre ses deux univers, son moi ancien et son moi actuel, des différences de codes et évidemment de langage qui est très frappant entre les deux narrateurs, Edouard et « sa sœur ».

Bref, il s’agit ici d’un roman coup de poing qui ne laisse clairement pas indifférent(e). Je recommande +++

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« Délivrances » de Toni Morrison

couv23935818.png« Bride est une femme magnifique. La noirceur de sa peau lui confère une beauté hors norme. Pourtant, elle a aussi été un choc à sa naissance pour ses parents. La jeune fille est prête à tout pour gagner l’amour de sa mère, même à commettre l’irréparable. Au fil des années, Bride connaît doutes, succès et atermoiements. Mais une fois délivrée du mensonge – à autrui ou à elle-même – et du fardeau de l’humiliation, elle saura se reconstruire et envisager l’avenir avec sérénité. Dans son onzième roman, qui se déroule à l’époque actuelle, Toni Morrison décrit sans concession des personnages longtemps prisonniers de leurs souvenirs et de leurs traumatismes et signe une œuvre magistrale et puissante. »

Hello hello !!! Ça fait trèèès longtemps mais que voulez-vous je suis un peu le lapin dans Alice qui ne fait que courir après le temps perdu… Qui a décidé qu’une foutue journée ne durait que 24 foutues heures ??? Ce n’est clairement pas assez !!! Bref… petit retour par ici pour parler de cette 1ère lecture de la grande Toni Morrison !!! L’envie de la découvrir était là depuis loooongtemps mais je me suis tentée cette découverte via le club de lecture d’Emy. J’ai toutefois choisi ce titre car celui proposé par Emy n’était pas dispo en biblio… et je voulais éviter un achat qui en aurait entraîné bien d’autres dans cet antre de toutes les tentations qu’est une librairie (#bonne résolution qui risque de ne pas durer).

Pour en revenir au livre, on suit le parcours de Lula Ann, femme à la peau « trop » noire, née dans une Amérique gangrénée par le racisme ordinaire. Une peau qui a scellé son destin, qui dés sa naissance va être une source de rejet, de difficultés… jusqu’à ce qu’elle en fasse son atout et devienne cette beauté noire époustouflante à qui tout réussit. Elle change même de nom pour se faire appeler Bride comme une nouvelle naissance à soi, un nom qu’elle se choisit comme on choisit de faire peau neuve. Mais, on sent vite que cette réussite sociale n’est qu’une vitrine derrière laquelle se cache de réels traumatismes non réglés, passés sous silence… Ce roman est aussi celui d’une rencontre entre Bride et Booker, deux êtres abîmés qui vont essayer de s’apprivoiser, de composer ensemble malgré leurs failles respectives, de se délivrer… ce qui ne va pas aller de soi… Cette histoire est servie par une plume assez unique et un art de la narration juste génialissime !!! Bref, j’ai adoré cette lecture, je recommande +++ 😉

Challenge FeminiBooks Challenge : Juin / Lire un livre sur le féminisme intersectionnel. Livre 2/12

Bookclub de lecture de Emy / Avril

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« 2084 » de Boualem Sansal

couv30334415« L’Abistan, immense empire, tire son nom du prophète Abi, «délégué» de Yölah sur terre. Son système est fondé sur l’amnésie et la soumission au dieu unique. Toute pensée personnelle est bannie, un système de surveillance omniprésent permet de connaître les idées et les actes déviants. Officiellement, le peuple unanime vit dans le bonheur de la foi sans questions. Le personnage central, Ati, met en doute les certitudes imposées. Il se lance dans une enquête sur l’existence d’un peuple de renégats, qui vit dans des ghettos, sans le recours de la religion… »

J’écris cet avis quelques temps déjà après ma lecture dont je garde encore un souvenir très vivace notamment de l’ambiance si particulière dans laquelle nous plonge l’histoire. Ce roman est un hommage au magistral et visionnaire « 1984 » de George Orwell auquel Boualem Sansal fait de multiples clins d’œil et références. Il nous embarque dans la société ultra totalitaire de l’Abistan, dictature religieuse sous la soumission totale à Yölah (Dieu absolu) et régie par Abi son délégué (sorte de prophète centralisant tous les pouvoirs). On découvre au fil des pages toute la complexité de cette société à travers le personnage d’Ati, un pauvre bonhomme qui réintègre la société civile après des années passées au sanatorium pour grave maladie. Ati revient guéri de sa longue convalescence et c’est peu dire. Bien qu’il ne s’émancipe jamais totalement de son formatage, il émerge en lui des questionnements et le début d’une forme de liberté de pensée qui, peu à peu, va remettre en question les fondements de ses certitudes aveugles et de son asservissement. Ce cheminement ne se fera pas sans heurt et retranscrit très bien toute la difficulté de sortir des sentiers battus, d’aller à l’encontre de la pensée admise et imposée collectivement.

Malgré quelques longueurs, j’ai adoré cette lecture, la fine plume de l’auteur et bien sûr l’abilang… cette langue inspirée du nom d’Abi est géniale de simplicité tout en ayant une grande force d’évocation. Cette langue toute construite apporte une belle richesse sémantique au texte qui en est d’autant plus immersif. Texte qui dénonce sans jugement et avec beaucoup d’intelligence les dérives de certains régimes jusqu’à l’inconséquence la plus totale tant du système que du collectif et des individus. L’auteur propose ici un véritable pamphlet pour la liberté d’être et de penser. Bref, ce roman est un petit bijou !!!

 

cli7b Livre – 2/12

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« Modèle vivant » de Joann Sfar

couv7462923.jpg« C’est l’histoire d’un professeur de dessin qui s’appelle Joann Sfar. La direction des Beaux-Arts le réveille aux aurores afin de régler le problème du harcèlement sexuel à l’école. Rien que ça ?
C’est l’histoire d’une époque qui ne veut plus qu’on la représente. Les modèles se révoltent, vous arrachent les pinceaux des mains et vous disent : je vais le faire moi-même, mon portrait. »

Je ne pouvais pas ne pas parler de ce roman !!! Pour celles et ceux qui ne remettraient pas l’auteur, Joann Sfar c’est le mec qui se cache derrière la série « Le chat du Rabbin », Bd qu’on ne présente plus. Et, pour celles et ceux qui n’auraient jamais lu du Joann Sfar… l’expérience de lecture ne peut laisser indifférent(e). Pour ma part, j’adore cet auteur prolifique à l’univers bouillonnant. Et, j’avoue que ça fait toujours du bien de s’immerger dans l’univers et l’écriture d’une personne encore plus névrosée que soi (aucun jugement péjoratif de ma part !!!). Bref, ce cher Joann nous propose ici un témoignage tout personnel autour d’un thème ô combien d’actualité : le harcèlement (dénoncé et condamné dans ces pages). Il en questionne notamment les dérives dans nos relations sociales et les limites que cette épineuse question induit dans notre représentation de la réalité (des personnes notamment dans le dessin et la littérature) avec les contraintes d’une société de plus en plus judiciarisée et quelque peu ambivalente. Un gros problème pour un auteur comme lui qui écrit et dessine sa réalité et, à travers elle, ouvre une fenêtre sur les personnes présentes dans sa vie. Cela donne à son travail une note d’authenticité et de grande sincérité mais cela lui a aussi valu quelques embêtements. Bref, il y aurait encore beaucoup à dire sur ce roman trèèès trèèèès riche qui vaut vraiiiiment le détour !!! 😉